L’autre soir, je suis tombé sur un vieux jeu de 32 cartes chez ma grand-mère, un truc jauni avec des rois qui ont l’air de sortir d’un tableau du 17e siècle. Et là, je me suis dit un truc con : ce format, ces figures, ces couleurs, ça n’a quasiment pas bougé depuis des générations. On a inventé la fusée, internet, les voitures qui se garent toutes seules, mais le valet de trèfle, lui, il est toujours là. Franchement, c’est fascinant.
Et pendant que je repensais à ça, je regardais en parallèle les annonces autour du nouveau set JCC Pokémon Pocket qui sort ces jours-ci (Propulsion Paradoxe, pour les curieux), et l’info comme quoi Naruto va aussi avoir son propre jeu de cartes à collectionner en 2027. Deux licences mastodontes qui misent sur le même vieux support que ma grand-mère (les univers en ligne aussi s’y mettent, avec par exemple Dublinbet qui propose depuis des années des variantes numériques via la plateforme préférée des amateurs de roulette et de jeux de cartes classiques). Bref, la carte à jouer, c’est un peu le vinyle du divertissement : on l’a enterré cent fois, elle revient à chaque fois.
Pour comprendre pourquoi ça marche encore, il faut se rappeler d’où ça vient. Les jeux de cartes en Europe, c’est grosso modo le 14e siècle, importés depuis l’Orient via les routes commerciales. Au début c’était un truc de riches (les cartes étaient peintes à la main, autant dire un objet de luxe), et puis l’imprimerie est passée par là et tout le monde s’y est mis. Les paysans, les soldats, les nobles, tout le monde jouait. Chaque région a développé ses propres figures, ses propres règles, et c’est pour ça qu’on a aujourd’hui des jeux régionaux qui n’ont rien à voir d’un pays à l’autre — un peu comme les offres et conditions des casinos en ligne, qui varient énormément selon les plateformes.
Le truc dingue, c’est que ces jeux ont survécu à absolument toutes les révolutions technologiques.
Radio, télé, cinéma, jeux vidéo, smartphones. À chaque nouvelle invention, on a prédit la mort des jeux de société et des cartes. Et à chaque fois, ils sont revenus, souvent plus forts. Perso je trouve que ça dit quelque chose sur nous : on a besoin de se retrouver autour d’une table, de voir la tête de l’autre quand il pose sa carte, de bluffer, de râler. Un écran ne remplacera jamais ça, même si les versions numériques ont clairement leur place aussi.
D’ailleurs, si vous êtes du côté du Perche début mars, il y a la Nuit du jeu à Nogent-le-Rotrou organisée par l’équipe de Ludo’Perche, et ce genre d’événement se multiplie partout en France. Les gens viennent, s’installent, jouent jusqu’à pas d’heure. Ça n’existait quasiment pas il y a vingt ans à cette échelle. Le jeu de plateau et le jeu de cartes vivent un âge d’or, alors même qu’on est censés être tous scotchés à nos écrans.
Et puis il y a la révolution du jeu de cartes à collectionner, le fameux TCG. Magic dans les années 90 a inventé un truc qui a changé la face du secteur : la rareté, le deckbuilding, le côté « je collectionne ET je joue ». Pokémon a repris le concept et l’a fait exploser à l’échelle mondiale, au point qu’aujourd’hui certaines cartes se revendent à des prix qui donnent le vertige. Yu-Gi-Oh, Lorcana (le TCG Disney qui a débarqué récemment), et bientôt donc Naruto en 2027. Le marché n’a jamais été aussi vivant.
Ce qui est marrant, c’est que même le web3 essaie de s’inviter à la fête, avec des jeux de cartes à collectionner en NFT et tout le bazar. Le concept c’est de posséder « vraiment » sa carte numérique, avec un titre de propriété sur la blockchain. Je suis assez sceptique sur la durée de vie de ces trucs (les gens veulent souvent une carte qu’ils peuvent tenir, pas un fichier), mais bon, l’expérimentation continue et c’est plutôt sain qu’il y ait des tentatives.
Ce qui me plaît dans tout ça, c’est la coexistence. Vous pouvez avoir un gosse de 10 ans qui déballe fébrilement son booster de Pokémon Pocket sur son téléphone, un adulte qui joue à Magic en tournoi le samedi, une famille qui sort la belote après le repas de Noël, et un mec qui se lance dans un tarot à cinq entre potes. Tout ça, en 2026, coexiste tranquillement. Le même objet culturel, décliné dans quinze formats différents.
Le petit détail que je trouve beau, c’est que même les cartographies modernes (les vraies cartes, celles qui montrent les feux de forêt en temps réel cet été, par exemple, avec des records de surface brûlée en France) ont gardé le mot « carte ». Comme si linguistiquement, on refusait de laisser filer ce vocabulaire. La carte, c’est un objet qui organise l’information, qui la rend jouable, lisible, partageable. C’est peut-être ça, le vrai secret.
Et je pense qu’on aura toujours besoin de ça, quelle que soit l’époque.